Journal de résidence entre-lieu
Françoise Pacé chez Cécile et Cédric
A la ferme de la Tuilerie

Temps1/ Août-Septembre  2014

 

 

C’est à la limite est du  bocage Normand que l’on trouve la forêt d’Ecouves. La ferme de la Tuilerie est située au centre de cette forêt dans une petite enclave faite en majorité de prairies naturelles.

Ce territoire autour de la ferme est enserré dans le végétal : c’est une clairière au milieu de la forêt, découpée par une succession de champs. Les champs sont ourlés dans leurs limites et fractionnent le paysage en parcelles, ils subdivisent le paysage en multiples replis.

Les pierres repoussées au bord des champs témoignent du travail des hommes, empilées à l’ombre des haies, elles s’amassent parmi les arbres.
Leurs formes dures et claires sont comme taillées et souvent moussues.
Ici, dans cet été, le vert  de la végétation absorbe la lumière pour ne plus la restituer. Le paysage est cloisonné par des chemins qui s’échappent vers la forêt sombre. Un peu plus loin les vallons bruissent d’ eau courante.
 
Le temps
Etre ici en résidence d’artiste chez Cécile et Cédric en cette fin d’été, où le labeur des champs semble se terminer, me permet de prendre le temps de comprendre ce qui se vit, ce qui se joue, ce qui est essentiel, pour eux. Je me sens accueillie.
Le temps des saisons leur appartient. Je mesure ce que je ne sais pas.
Ici le temps du passé et le temps du devenir s’entremêlent, se rencontrent.
Il semble qu’une marche en avant du monde se fasse. Une modernité nouvelle appuyée sur le passé.

Se déplacer
Je cherche à m’élever, sensible à l’air respiré, à l’odeur des feuilles ou à l’humidité de l’herbe.
C’est pour moi une pause qui opère tranquille dans un monde de turbulences et de désarrois.
Mais il y a aussi la page blanche, face à la nature retrouvée. Dessiner c’est aussi une façon d’être au plus prés de la nature.
Produire (Inscrire ?) des lignes sur la page me permet  de mieux « habiter » les lieux.
La marche favorise la découverte et l’immersion.
J’amoncelle des images qui nourrissent mes sens dans le tréfonds sonore et puissant, tapi au-dedans. Le geste, né du regard porté au paysage, s’organise sur la page, léger ou lourd en quête de la précision intérieure.
L’atmosphère est forte, les chemins sinueux m’amènent où je vais en patience, peut-être. L’énergie se cherche, friable au creux des saisons. Cette quête de l’énergie subtile et diaphane qui ouvre parfois le corps et le propulse en geste vers l’émergence de la création.
Sur les bords à la lisière de la forêt où rebondissent les sons, le rêve des jours nouveaux donnera-t-il l’assaut ? Ici il n’y a de place que pour le parfum des altitudes. Nous sommes dans des échanges forts et vrais.
Et pourtant le chant de l’humide saison  percute dans la fulgurance  d’un silence épais.

Se reconnaître du paysage.
J’aime ce temps passé ici, il me relie à mon histoire de vie sans trop savoir pourquoi encore. Nouveaux territoires, nouveaux lieux. Et si chaque paysage nous confrontait à ce que nous sommes, dans la plus fine intimité avec nous-même ?
Le paysage s’épluche et se regarde, ne se comprend pas toujours, nous le subissons ou nous l’acceptons. Et sa force nous anime, et perdure longtemps en nous. De ce reflet de notre âme nous y trouvons une ressource.
Au delà du décor, le paysage nous relie à la terre. Des racines de l’arbre jusqu’à nos propres racines, il y a toujours un moment où elles s’unissent, quelque part à l’endroit exact où nous nous trouvons.

Entre soi et l’autre, entre les lieux, peut-être le paysage ?
Dessiner dans le paysage un acte de résistance ?

La Tuilerie Aout-septembre 2014