Textes

Comme s’il y avait dans l’occupation du peintre une urgence qui passe toute autre urgence. Il est là, fort ou faible dans la vie, mais souverain sans conteste dans sa rumination du monde, sans autre « technique » que celle que ses yeux et ses mains se donnent à force de voir, à force de peindre, acharné à tirer de ce monde où sonnent les scandales et les gloires de l’histoire des toiles qui n’ajouteront guère aux colères ni aux espoirs des hommes, et personne ne murmure. Quelle est donc cette science secrète qu’il a ou qu’il cherche ? Cette dimension selon laquelle Van Gogh veut aller « plus loin » ? Ce fondamental de la peinture, et peut-être de toute la culture ?

Merleau-Ponty L’Oeil et l’Esprit  1960

 

 

Dans l’atelier

Dans l’atelier de Françoise Pacé, d’immenses fenêtres rectangulaires découpent dans le ciel et la campagne de larges paysages mouvants.
Le travail est en cours, accroché sur les murs ou posé sur des tréteaux, avec de magnifiques papiers encrés qui semblent flotter dans la lumière, d’autres déjà entoilés revenant d’expositions, des dessins, des essais, des feuilles de papier brut ou raffiné, des photos et des toiles peintes colorées représentant des chemins creux ou plus récemment des nocturnes.
Sous l’apparente diversité des thèmes, différentes époques se répondent et dialoguent-le paysage reste au cœur de tout, dans un jeu d’intimité et d’éloignement : c’est un espace poétique que la peintre observe, respire, capte.
Elle nous installe à une distance particulière, avec de grands formats qui nous englobent et nous arrêtent tout à la fois : nous restons à l’orée des chemins creux, nous contemplons de loin les horizons, les cimes et les lignes de faille des montagnes enneigées, nous observons au cœur de la nuit ce groupe d’arbres, à découvert dans la clairière. Chaque oeuvre peut être marquée par cette dualité du proche et du distant, du petit majuscule : les masses et les volumes prennent appui sur un tracé stylisé de signes et de détails à la plume.
L’espace est investi par l’encre noire, par le blanc du papier, par la couleur sourde ou flamboyante, à peine cernée – l’espace est ouvert ou fermé, gazeux, végétal ou minéral : nous retenons notre souffle, car il s’impose à nous par ce qu’il propose de singulier et d’énigmatique.
L’artiste cherche, tourne autour du motif et doute : Françoise Pacé, artiste intranquille, crée un univers mystérieux et attentif à une certaine vibration du monde.
Ce qui frappe dans toutes ces œuvres, et pas seulement dans ces lointains ni dans ces sommets installés face à nous dans une sorte d’évidence des origines, pas seulement dans les derniers nocturnes, c’est la présence : aucune trace humaine et un grand silence dans un temps suspendu, immémorial peut-être comme une aube primitive, fantasmée et glorieuse.
C’est aussi le temps de la peinture dans lequel vit et respire Françoise Pacé, dans lequel elle est plongée « peau à peau ».

Florence Barthélémy

 

Ce sont les lointains qui m’ont d’abord appelée, et la lumière des horizons m’a  longtemps invitée à explorer toutes les nuances du gris depuis la transparence du blanc jusqu’aux noirs les plus denses.
Lorsque j’ai découvert les chemins creux, une autre approche de l’espace et de la lumière s’est imposée par l’irruption d’un premier plan qui implique le corps et redonne la couleur. Cette « chambre de la terre » qu’est le chemin creux, abrite l’air entre feuillage et rocher. Creusé par l’homme à la lisière des terres cultivées, comme le corps ce chemin est un monde à lui tout seul, en même temps qu’il tient l’équilibre entre espaces aériens  et socles anciens -socles qui sont plus particulièrement ici ceux du massif armoricain. Un lieu-lien qui répond pour la double exigence du corps et du chemin… Comme le passage qui fut, premier, celui de notre naissance, première chambre que celle de la terre-mère. Et  seuil aussi – celui de la vie qui se donne dans le visible, mais encore et peut-être surtout celui de « l’être du dedans » dont nous parle  Bachelard. Marcher, respirer, méditer se vivent dans le même mouvement, espaces du monde et frontières intérieures tiennent dans un seul regard quand nous nous engageons sur un chemin… Une rêverie que nous nous offrons à même le corps, un déplacement qui nous donne à  voir le paysage en même temps qu’il nous invite à découvrir qui nous sommes. Miroir ou fenêtre? Tous les deux! L’oeil n’est-il pas surface tout autant que profondeur?  Ce que nous regardons du paysage nous  permet d’éprouver ce que nous ne pouvons voir de nous-mêmes.

 » Il doit y avoir quelque chose d’occulte au fond de tous, je crois décidément a quelque chose d’abscons, signifiant fermé et caché, qui habite le commun. » Mallarmé Ce  caché qui  » habite le commun », dont nous cherchons l’image à chaque fois que nous posons les yeux sur le monde, et que la peinture s’est donné comme défi de faire paraître.  « Mon corps était plus immense que la terre et je n’en connaissais qu’une toute petite parcelle. »… Char

Catherine Deknuydt et Françoise Pacé

 

 

Françoise Pacé, « le Rien et la poursuite du Tout »

El mundo nos contiene, pero nosotros contenemos el mundo. Somos la cueva de piedra donde el mar respira : llena de vibraciones asciende asciende en una cùpula de sonidos, pero no se desmorona cuando la ola se va.

Sonia Sanoja  « A traves de la danza »

Dégagé des tentations et des expériences autobiographiques l’œuvre de Françoise Pacé semble avoir acquis une « autonomie » d’expression.

Cette grande légèreté et (ou) cette grande liberté ne doivent rien au hasard. Elles répondent à une gestuelle parfaitement maîtrisée et acquise par l’artiste, la matérialisation palpable d’une chorégraphie de la pensée et du corps.

Les « reliefs » révélés par la relation fusionnelle de l’encre et du papier ne sont des paysages que par la puissance évocatrice de la « tache » et l’imagination créatrice.

L’artiste dans une démarche mémorielle, sensorielle reproduit sur le support le mouvement du corps et sa présence physique et psychique dans le paysage « réel ».

Les cheminements au petit matin dans la campagne normande, la contemplation des paysages traversés établissent une relation entre le regard, la pensée et la lumière filtrée des épaisseurs humides de l’air.

La pensée serait-elle un filtre entre l’être et l’étant ?

Ainsi l’œuvre ne parle pas de paysage, mais de profondeur du paysage. Elle ne parle pas non plus de l’individualité, le « je », mais d’un Tout…

…Les « paysages » ainsi révélés par l’artiste s’apparentent aux représentations dans la peinture de la Renaissance italienne où ils apparaissent toujours en arrière plan. Paysage évanescents, lointains, presque inaccessibles, ils symbolisent un « ailleurs ». Les figures au premier plan nous ramènent à la réalité humaine dont faisait référence l’œuvre autobiographique de Françoise Pacé.

Nicole Zapata , Conservateur en chef des musées de Tarbes, 2009