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Paysages des villes, comme des strates : tant de gens s'y sont croisés et ont insinué là, combiné, ensemble, ces strates de traces. Souvent, je m'y promène, je contemple ces traces juxtaposées, tressées, comme un grand texte de l'art de vivre ici. La ville, comme territoire de traverse pour des générations d'humains. Dans ces villes de l'Ouest français, je remarque particulièrement les verrières. À Caen, il y a quelques merveilleuses verrières visibles de la rue. Et d'autres qu'on découvre en franchissant les portes cochères, dans les arrière-cours d'où l'on descendrait au jardin par des colimaçons de métal.

D'habitude, novembre est le mois du vent qui tombe les feuilles, hurle à l'assourdissement et se tait, nous laissant là, devant ce miroir de l'arbre soudain dénudé, prêt pour les décorations électriques de l'Avant. Là, novembre joue à janvier ; les feuilles n'ont pas eu le temps de crisser à la tombée du vent ; elles sont poissées de givre, glissantes d'humidité saisie dans la pellicule de glace ; elles noircissent dans l'eau retenue sous ce mince glaçage. Il fait un froid à déserter les verrières, toutes les verrières de la ville de Caen, variées verrières aux armatures Nouilles de fer forgé – ou bien ce vert amande, c'est du bronze ? verrières des années vingt : ô la surprise que l'une ait résisté aux bombardements ! ou bien furent-elles restaurées opiniâtrement, plus tard, par les générations qui réhabilitaient ces terrasses couvertes de la vie dans l'Ouest européen, là où il fait trop froid pour s'attarder au balcon.

Verrières cubiques des années 70. Rotondes des sommets d'immeuble, d'où laisser le regard flâner, loin sur la plaine de Caen, presque jusqu'à la mer. Sortir, mais à l'abri. Respirer l'air du dehors, mais comme il est réchauffé par le verre. Parfois je rêve d'une confrérie des habitants à verrière, je rêve de les croiser tous ensemble, dans un grand happening à la gloire de la verrière, par exemple, dans celle de la mairie de Saint-Brieuc. Je n'ai pas encore pratiqué suffisamment la mairie de Caen pour savoir s'il y a là, cachée quelque part, une verrière en merveilleux trésor d'art de vivre. Tous ces heureux bénéficiaires du verre protecteur d'espace quasi intime, quelle gloire de la gloriette nous chanteraient-ils ? ont-ils seulement conscience du privilège de cette beauté scintillante dans les soirs d'hiver ?
Quels moments se sont vécus là, à la faveur du visible inaudible ? Merveilleux petits aquariums où l'eau n'entre pas, où l'air intercède, plus frais que dans les intérieurs chauffés, plus doux que dehors. Avec cette lumière accueillie et magnifiée par le verre, ô confrérie du privilège de la verrière, comment ouvrirons-nous l'ère du partage ?